Les temps changent
A la grande époque de la “French Tech”, lorsque les entrepreneurs pouvaient enchaîner les levées de fonds juste en claquant des doigts (ou presque), il était assez rare d’assister à des moments de “vulnérabilité” dans les événements de l’écosystème startup. Au mieux, ceux-ci étaient cantonnés à des formats dédiés (les “FailCon” par exemple) et ils servaient toujours à mieux vendre un rebond vers une nouvelle aventure.
A l’inverse, je me souviens très bien de ma surprise, lors de voyages en Finlande ou en Suède dans les années 2010, d’y entendre des entrepreneurs témoigner bien plus franchement sur scène de leurs difficultés personnelles et de leurs problématiques de santé mentale (solitude, dépression, fatigue mentale…) : des sujets qui sont restés longtemps tabou dans l’Hexagone.
Car pour pouvoir continuer à lever les fonds, il y avait cette idée qu’il ne fallait pas montrer de faille devant les potentiels investisseurs… Mais maintenant que les millions ont cessé de pleuvoir, on commence à entendre le revers des belles histoires et une remise en cause d’un système qui prône l’hypercroissance à tout prix.
C’était particulièrement criant cette semaine à Nantes, à l’événement “Zero To One”. Ce ne sont pas juste une, ni deux, ni même trois histoires de difficultés entrepreneuriales qui ont été évoquées sur scène : sans que ce soit explicite dans le programme, la thématique a servi de fil rouge aux différentes interventions des deux jours. Histoire que ceux qui se lancent en 2026 dans l’entrepreneuriat le fassent en toute connaissance de cause.
Il y a eu par exemple le récit de Ségolène Mouterde, victime d’un burnout post-partum, qui a évolué en maladie de la moelle épinière. Elle a tiré à boulets rouges sur le modèle des fonds d’investissement qui poussent les entrepreneurs à bout et défend aujourd’hui le modèle “bootstrap”, un développement plus sain, sur fonds propres, à un rythme plus humain, qui laisse de la place pour une vie de famille. “On s’enterre avec ses souvenirs, pas avec son flouze”, rappelle celle qui a frôlé la mort en conclusion.
Le lendemain, Bertier Luyt (ex-Fabshop, Techstars) racontait ses expériences de liquidations, son “énorme descente aux enfers”, sa dépression pendant un an, avant de réussir à rebondir. Comme Ségolène Mouterde, il en a tiré une leçon : ”les boîtes ne sont pas nos enfants”. Il insiste désormais sur la nécessité de mettre une distance émotionnelle avec ses activités professionnelles.
Une autre intervenante marquante (Lara Khanafer) a expliqué comment elle avait dû gérer la maladie et le décès de son père en pleine levée de fonds, avant de subir la trahison d’un employé. Pour elle, c’est clair, dans l’entrepreneuriat, le “work-life balance”, c’est un mythe, un "gros bullshit”. Elle a désormais tourné la page, pour devenir consultante en freelance, le “meilleur job” de toute sa vie.
Comme elle, Clovis Henriot (aka Le Télétravailleur sur Instagram), a trouvé dans l’humour et l’auto-dérision une voie de sortie, mais, en plus, il en a fait son fond de commerce. En effet, après avoir traversé une “dépression hyper profonde”, un burnout et un “bore-out” liés à une carrière en entreprise qu'il percevait comme une “cage dorée” dénuée de sens, il s’est lancé dans la satire et la parodie sur les réseaux sociaux.
Ce processus cathartique l'a poussé à produire une vidéo par jour pour parodier les travers du monde du travail, avec un certain écho : il compte désormais plus de 400 000 abonnés et s’apprête à publier un livre (“Bien cordialement dans ta gueule : guide de survie en entreprise”).
Evidemment, les intervenants qui se sont succédés sur scène n’ont pas tous joué ce jeu de la vulnérabilité. Et ceux qui ont acccepté de témoigner de leurs difficultés n’ont pas tous rebondi aussi bien (pour l’instant) - comme cet entrepreneur au bord des larmes lorsqu’il évoque son éviction récente de l’entreprise qu’il a créé.
Il y a aussi ceux qui ont conscience des enjeux, mais qui n’ont pas encore suivi le même cheminement, à l’image de cette entrepreneure qui refuse de sacrifier sa carrière pour sa famille, et inversement, mais qui connait moins bien les dates de naissance de ses enfants que la modératrice qui l’interroge.
Pour autant, la prise de conscience des limites d’un modèle qui privilégie le “scale” sur le “sens” semble bel et bien là. Et on ne peut que s’en réjouir.
Benoit Zante




