Le "doom trolling", un jeu dangereux ?
Après le “slop”, le “prompt engineering” ou le “vibe coding”, la course à l’IA fait émerger un nouveau concept qui pourrait bientôt intégrer notre vocabulaire : le “doom trolling”, qu’a repéré pour nous la (toujours très bonne) newsletter TechTrash.
Attention, le “doom trolling” n’a rien à voir avec le “doom scrolling”, mais ses effets sont aussi négatifs.
Le concept, décrit par le professeur de Georgetown Cal Newport dans le New York Times décrit l’attitude des patrons de la tech vis-à-vis de leurs outils. C’est notamment :
Sam Altman (OpenAI) qui compare l’IA à la bombe atomique.
Anthropic (l’éditeur de Claude) qui alerte sur les dangers des modèles capables de s’améliorer eux-mêmes.
Elon Musk qui signe une pétition pour faire une pause dans le développement de l’IA… avant de lancer Grok quelques mois plus tard.
Le “doom trolling” revient donc à décrire son propre produit comme potentiellement apocalyptique, tout en continuant à le vendre… et, surtout, en réclamant aux investisseurs et aux États des milliards supplémentaires pour nous protéger de la menace que l’on crée soi-même !
Qu’elle soit sincère ou cynique, la mécanique de ce type de discours est plutôt efficace : plus le produit paraît redoutable, plus les investisseurs suivent, plus la valorisation grimpe, plus les concurrents semblent dépassés. Comme le résume une spécialiste interrogée par la BBC : ces entreprises nous donnent l’impression que seuls leurs dirigeants savent contrôler ce qu’ils fabriquent.
L’apocalypse et l’utopie sont en fait deux déclinaisons du même discours. Sam Altman prédit la fin du monde et, dans la même interview, annonce que l’IA va “régler le problème du climat, nous permettre de coloniser l’espace et de résoudre tous les mystères de la physique”. De son côté, Dario Amodei, le patron d’Anthropic, alerte sur les modèles capables de détruire nos infrastructures numériques… mais ça ne l’empêche pas de promettre “un pays de génies dans un datacenter”.
Dans tous les cas, l’échelle est tellement démesurée que la régulation paraît dérisoire, voire contre-productive. En agitant le spectre d’une “IA apocalypse”, les géants de l’IA rendent leurs problèmes bien réels à court terme (impacts environnementaux, exploitation des données, effets sur la santé mentale) presque anecdotiques en comparaison. Pourquoi s’attarder sur les émissions carbone des datacenters quand on nous promet l’extinction de l’humanité ?
Mais ce jeu dangereux commence à se retourner contre ses acteurs. Et pas seulement parce que le gouvernement américain a contraint Anthropic à suspendre l'accès à Fable 5, quelques semaines après que l’entreprise a présenté son nouveau modèle Mythos comme "trop dangereux pour être rendu public".
Aux États-Unis, des étudiants sifflent et huent les intervenants qui mentionnent l'IA lors des cérémonies de remise de diplômes. En avril 2026, un homme a lancé un cocktail Molotov sur la maison de Sam Altman avant de se rendre au siège d'OpenAI pour menacer d'y mettre le feu. Quelques jours plus tôt, la résidence d'un élu municipal d'Indianapolis avait été criblée de balles pour son soutien à un projet de datacenter.
On en arrive au point où Sam Altman, qui depuis dix ans décrit l'IA comme "la plus grande menace à l'existence de l'humanité", appelle désormais à "désescalader la rhétorique"… C’est l’arroseur arrosé.
Benoit Zante
PS. Ce constat est aussi très bien analysé et documenté par la journaliste Karen Hao, autrice du livre-enquête “Empire of AI” (en Français, “L’empire de l’IA - Voyage au cœur de la course effrénée vers la domination totale”), qui intervenait dans cette table-ronde passionnante à SXSW, aux côtés de Timnit Gebru :



