La théorie du "U"
Je quitte les replays de SXSW pour ceux de ChangeNow, qui avait lieu la semaine dernière à Paris, au Grand Palais.
L’une des keynotes de cette édition m’a presque donné envie de me relancer dans l’écriture d’une nouvelle version du livre que j’avais publié en 2019. A l’époque, avec Quentin Franque, nous avions interrogé une trentaine de dirigeants d’entreprise pour comprendre les défis de leur transformation digitale.
En 2026, on ne peut clairement plus parler de transformation “numérique” ou “digitale” de façon isolée. Avec l’IA, la transition énergétique et le chaos mondial, la transformation à mener est encore plus large, et donc complexe. C’est l’ensemble des modèles qu’il faut réinventer.
Au Grand Palais, donc, Otto Scharmer, Senior Lecturer au MIT et co-fondateur du Presencing Institute, a justement abordé ce sujet en prenant l’angle de la posture des dirigeants eux-mêmes. Un thème qui est au coeur de sa “Theory U”*.
Face au constat de l’échec de la grande majorité des projets de transformation, il explique que “la plupart des changements organisationnels ne traitent que la surface, au niveau des symptômes. On s'attaque à tel ou tel manque, et les changements qui s’opèrent se limitent généralement à réduire les coûts, rationaliser les processus ou fusionner deux entités en une seule, quelque chose de structurel donc.”
À travers ses 25 ans de recherches avec son “Presencing Institute”, il a identifié quelques grandes leçons. Comme le fait qu’on ne peut pas changer un système sans transformer les mentalités des personnes qui le font vivre ou qu’on ne peut pas transformer ces mentalités sans “faire voir” le système à lui-même (“Il faut créer un environnement dans lequel on se regarde dans le miroir”, explique-t-il).
Aussi, il estime qu’on ne peut pas s’orienter vers le futur sans l’incarner soi-même : “en tant que leader, il ne suffit pas de percevoir le futur : il faut l’incarner à un degré tel que cela rayonne vraiment sur les équipes.” Et rien de tout cela n’est possible sans des dispositifs d’accompagnement concrets.
Il partage aussi “la chose la plus importante qu[’il a] apprise au fil des années”. Selon lui, il existe deux sources d’apprentissage : le passé et ce qu’il nomme le “futur émergent”. Or, les organisations s’appuient presque exclusivement sur la première, alors que face à la disruption, c’est la deuxième qui compte.
Pour se projeter dans ce futur “émergent”, il propose aux “leaders” de changer de posture et de privilégier trois attitudes :
apprendre à “habiter” le fait de “ne pas savoir”. Il n’est pas ici question d’ignorance, mais l’humilité, celle qui consiste à écouter vraiment.
s’autoriser à ressentir l’inconfort. “Dans quelle mesure, en tant que dirigeant, êtes-vous capable d’écouter des informations que vous ne voulez pas entendre ?” insiste-t-il.
la capacité à ne pas agir immédiatement. Otto Scharmer utilise le terme de “stillness”, une forme de silence intérieur, de non-réaction. “Dans l’ère de l’IA, cette capacité est plus importante que jamais pour nous permettre de dépasser nos schémas réactifs.”
Ce changement de posture s’enracine également dans ce que l’auteur de “Theory U” appelle la “condition intérieure” du leader. Ce qui compte, donc, n’est pas seulement ce que fait le leader, ni comment il le fait, mais la “condition intérieure” avec laquelle il opère.
Otto Scharmer décrit cet espace de “présence” avec trois caractéristiques : un esprit ouvert (“open mind”), un cœur ouvert (“open heart”), une volonté ouverte (“open will”), ce que l’on pourrait résumer aussi par curiosité, empathie et courage.
Trois qualités plus nécessaires que jamais.
Benoit Zante
* Voici d’ailleurs comment il résume sa théorie sur son site :
“À mesure que nous descendons le long du côté gauche du U, nous nous ouvrons au monde extérieur à notre bulle organisationnelle. Arrivés au creux du U, nous mettons entre parenthèses nos présupposés et nos schémas de pensée habituels, laissant ainsi émerger notre potentiel futur le plus élevé. Enfin, en remontant le long du côté droit du U, nous faisons advenir le nouveau dans le monde.”







