Chasseur de tempêtes
Cette année encore, je suis à distance une bonne partie des conférences du festival SXSW, après plus d’une dizaine d’éditions couvertes sur place, au Texas...
Car même si les années passent, ce grand rendez-vous de la tech, de l’entertainment et des médias reste encore un bon indicateur des sujets, lubies et inquiétudes qui agitent la tech nord-américaine.
En cherchant bien parmi les centaines de speakers plus ou moins inspirés ou inspirants qui font le déplacement à Austin, on trouve toujours matière à réflexion. Les années passées, j’avais notamment relevé les interventions marquantes de Scott Galloway ou de Douglas Rushkoff.
Il y a aussi des valeurs sûres, comme la futurologue Amy Webb, véritable star sur le salon : sur place, il faut se lever tôt pour espérer pouvoir entrer dans sa salle de conférence, pourtant la plus grande de l’événement (c’est finalement plus confortable de suivre sa présentation en ligne !). Mais à chaque édition, elle se fait un peu plus alarmante sur l’avenir du monde...
Cette année, elle a frappé un grand coup en enterrant purement et simplement son exercice de tendances annuelles, le jugeant aujourd’hui totalement inadapté : “le monde change vite. Un PDF statique de tendances fournit de l’information, mais il devient immédiatement obsolète parce que les choses changent si vite,” explique-t-elle.
Après 19 ans de “Tech Trends”, elle applique donc à elle-même le principe de la “destruction créatrice” et privilégie désormais l’analyse des “tempêtes” et des “convergences”, avec la création de ce qu’elle nomme un “storm tracker”.
“Les tendances sont un peu comme des données météo. Température, humidité, vitesse du vent. Tout cela est utile et important, mais un météorologue ne regarde pas juste la température et la vitesse du vent de manière isolée en appelant ça des prévisions.
Une convergence est un système de tempête. C’est ce qui se passe quand toutes ces différentes conditions interagissent et produisent quelque chose qu’aucune d’entre elles ne pourrait produire seule.”
Son outil lui a permis d’identifier dix “convergences”, qu’elle détaille dans un "Convergence Outlook 2026” (à télécharger ici).
Sur la scène de SXSW, elle en a présenté trois seulement, et pas des plus réjouissantes : “Human Augmentation” (l’utilisation de la technologie et de la biologie pour optimiser les capacités physiques et cognitives au-delà de leurs limites naturelles), “Unlimited Labor” (l’utilisation de l’IA et de la robotique pour produire du travail à grande échelle et à la demande, sans participation humaine) et “Emotional Outsourcing” (le transfert du lien émotionnel des humains vers les machines).
Le sujet du travail “illimité” - incarné par les agents IA, les usines sans employés ou les véhicules sans chauffeur - est sans doute celui dont les conséquences sont les plus directes et proches de nous, tant le travail est structurant pour nos sociétés.
Depuis Adam Smith et sa manufacture d’épingles, le capitalisme moderne a en effet bâti sa croissance sur un moteur : l’effort humain. “Depuis lors, toute l’architecture de l’économie - les salaires, la fiscalité, le contrat social - s’est construite sur cette base” explique Amy Webb.
Or, le travail “illimité” bouleverse totalement cette équation.
"Que se passe-t-il quand le PIB est en hausse, le chômage aussi, et que pour la première fois de l’histoire, ces deux chiffres reflètent la réalité ? Ou, pour parler franchement, comment appelle-t-on une économie florissante qui n’a pas besoin de vous ?”
D’où un scénario dystopique à l’horizon 2031 que la futurologue décrit comme celui du “capitalisme de stade final”.
“La moitié des gens qui étaient assis à vos côtés ont disparu. Ils n’ont pas vraiment été licenciés : leurs contrats n'ont simplement pas été renouvelés. Grâce aux agents et aux robots auxquels ils se connectent, ces systèmes font ce que faisaient vos anciens collègues, juste plus vite et pour moins cher.
Vous, vous êtes encore employé parce que vous êtes augmenté. Pour l’instant.
Le génie du capitalisme de stade final n’était pas l’exploitation, mais le séquençage : d’abord rendre les gens solitaires, puis leur vendre de la connexion. D’abord automatiser leurs emplois, puis leur vendre du sens. D’abord optimiser leurs corps, puis leur louer l’amélioration.
En 2031, l'entreprise la plus valorisée au monde ne fabrique rien. Elle possède l'infrastructure qui détermine ce que vous ressentez avant même de penser, des agents qui exécutent avant que vous ne décidiez, et des services d'augmentation qui déterminent ce que votre corps peut faire.”
La solution pour enrayer ce futur dystopique mais crédible ? Faire des choix différents dès aujourd’hui.
Amy Webb propose par exemple d’adopter le concept de “contribution credit” : un système qui valorise le travail invisible qui maintient l’économie et la société en place (la santé et les soins, l’éducation, le lien social, la création, l’information…).
Ce “crédit de contribution” prendrait la forme d’un pourcentage prélevé sur les bénéfices générés par l’automatisation. Il serait versé aux personnes dont les contributions passées et présentes ont généré de la valeur économique, notamment pour les plateformes d’IA qui se sont nourries de leur travail sans jamais les rémunérer.
"Nous ne pénalisons pas les entreprises pour avoir innové. Nous leur demandons de partager quand elles gagnent," soutient-elle, avec des accents presque politiques.
Car derrière le sujet de l’IA et de l’automatisation, c’est bien la question du partage de la valeur et de la répartition juste des gains de productivité qui doit être posée.
Le risque, sinon ? Laisser une poignée d'acteurs capter l'intégralité des fruits de l’IA et de voir se réaliser, point par point, le scénario qu'elle vient de décrire. Avec en prime son lot de colère sociale, d’instabilité politique et de conflits mondiaux.
Sa conclusion est donc aussi un appel à l’action pour chacun :
“Personne ne viendra vous sauver. Si vous voulez prendre votre destin en main, vous devez passer à l’action, et cela commence aujourd’hui.
Chaque civilisation qui a jamais compté a été construite par des gens comme nous, des gens qui ont décidé au milieu de l’incertitude, au milieu de la peur, qu’ils avaient du pouvoir d’agir [“agency”]. Vous avez du pouvoir d’agir. Je veux que vous sortiez et que vous l’utilisiez.”
Mais sur ce point-là, n’est-elle pas - pour une fois - un peu trop optimiste ?
Benoit Zante
PS : la vidéo complète de l’intervention d’Amy Webb à SXSW 2026 est disponible ici :










Un sujet oh combien important.
L’un de ses meilleurs. Très en colère Amy. À raison.